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Cet article a été publié dans Les Echos le 5 Février 2003.

Media Features > Géoéconomie
Le nouvel ami de la France
 

By Stephan Richter | Wednesday, February 05, 2003
 

Le prestige de l'Allemagne sur le plan monétaire et fiscal est reconnu dans tous les grands marchés financiers du monde. Mais aujourd'hui, alors que la République connaît des difficultés à adhérer aux conditions soumises par la BCE sur les pays membres, son éternel rival hexagonal lui tourne le nez.


Il semble en effet que la France gagne du terrain pour devenir l'émetteur de référence européen.

Les rivalités, c'est du passé

Une fois de plus, certains en France se sont mis en guerre contre le vilain géant outre-Atlantique. La cible cette fois-ci sont les agences de notation financière américaines. Mais peut-être la France devrait-elle faire marche arrière.

Avec l'avènement de l'euro, les marchés financiers tentent de déterminer quelles émissions serviront de référence.

Ces organismes sont supposément en train de saper la position financière de sociétés françaises. Mais en même temps, ils pourraient bien être sur le point de conférer à la France une victoire longtemps désirée contre son rival sur le continent, l'Allemagne.

Après tout, nous vivons une époque où les pays d'Europe occidentale ne se font plus la guerre pour savoir qui est le plus fort. Mais simplement organiser des compétitions de football tous les quatre ans pour voir quel pays va gagner ne suffit pas non plus.

En plus, aucune de ces deux options ne nous renseigne sur les véritables atouts fondamentaux d'un pays, comme sa force économique. De nos jours, de telles questions doivent être réglées avec des outils non violents, et c'est précisément là qu'interviennent les agences de notation.

Un modèle américain désirable?

Effectivement, alors que la mondialisation des marchés financiers devient une réalité, le monde s'est mis à s'intéresser à une tradition américaine désuète : l'existence de sociétés privées, indépendantes, qui daignent passer jugement sur la dette des emprunteurs.

Créer un marché très liquide…c'est là le secret du succès du marché des obligations américaines.

En utilisant un code de notation simple et compréhensible, sous la forme d'une note en lettres, les agences fournissent aux investisseurs potentiels une idée du risque caché derrière les promesses d'une société ou d'un pays.

Bien sûr, les agences de notation ne sont pas parfaites. En fait, leurs échecs au niveau de certaines entreprises américaines ces dernières années laissent à savoir si elles font vraiment leur travail.

La réponse européenne

Mais alors que les Américains se questionnent ainsi, la situation est assez différente en Europe, où les chefs d'entreprises et les représentants gouvernementaux ne font pas encore confiance au concept d'analyses extérieures de leurs propres décisions financières.

Cette position a été formulée par le patron d'Alcatel, Serge Tchuruk, qui a traité les agences de « pompiers pyromanes ». On suppose que c'est parce que les agences ont tendance à abaisser la note d'une société en difficulté, et que leur évaluations ne font qu'accentuer les problèmes du PDG concerné.

Décentralisation de la notation financière

Mais déballer les arguments intellectuels pour blâmer les agences de notation américaines pour les problèmes des entreprises françaises n'est pas productif. La France devrait en fait donner leur chance aux agences de notation.

Les agences de notation diminuent les chances de l'Allemagne de devenir l'émetteur de référence.

En effet, elle pourrait bien récolter une gentille petite gloire, et de bons bénéfices, de cette invasion particulière. Le fait est que les sociétés françaises ne sont pas les seuls emprunteurs anciennement sacro-saints à découvrir leurs vulnérabilités sur le marché mondial des capitaux.

Un emprunteur de premier ordre, le gouvernement fédéral allemand se trouve maintenant dans le collimateur des agences de notation. Une position que les agences ont déjà fait subir aux pays en voie de développement à plusieurs reprises.

Une crise

En guise de réponse, les analystes montrent du doigt les multiples révisions à la hausse du déficit budgétaire allemand pour 2003. Ils mentionnent le fait que le pays ne fait qu'ignorer les limites dictées par le Pacte de Stabilité, malgré le fait qu'il y a dix ans, l'Allemagne se présentait comme le plus grand défenseur du pacte.

Et, par anticipation, ils notent que l'Allemagne sera prochainement confrontée à une grave crise de financement des retraites et qu'il semble ne pas y avoir de volonté politique pour entreprendre les réformes nécessaires. Avec tout ceci, on pourrait croire que la France aurait de quoi se réjouir des malheurs allemands.

Mais il y reste encore un autre aspect à considérer. Avec l'avènement de l'euro, les marchés financiers tentent naturellement de déterminer quelles émissions obligataires d'un pays serviront de référence. Ces émissions seraient les plus sûres et serviraient de base pour évaluer le prix des investissements à taux fixe dans la zone euro.

Une source de pouvoir

Etre l'émetteur de telles obligations offre d'intéressants privilèges. Les banques et les firmes d'investissement aiment souvent les détenir pour contrôler la liquidité monétaire. De plus, leurs stratégies d'investissement requièrent un certain pourcentage d'investissements sûrs, et les obligations de référence sont parfaites pour cela.

La France devrait donner leur chance aux agences de notation.

Ceci crée un bon petit marché captif pour les bons et rend leur émission un peu moins chère. Bref, le bienheureux émetteur de bons servant de référence récolte non seulement la gloire, mais fait aussi des économies.

Tout ceci suggère que l'obligation la plus sûre sera émise par un gouvernement. Et jusqu'à présent, on assumait que l'Allemagne, parmi les douze pays de la zone euro, serait la gagnante.

L'Allemagne est non seulement le pays le plus important de la zone euro mais jouit d'une longue réputation de rigueur fiscale et monétaire. Ceci devrait rendre les instruments allemands pour résoudre la dette les plus sûrs d'Europe.

L'Allemagne perd du terrain

Mais les agences de notation, en parlant de rabaisser la note des titres allemands, diminuent également les chances de l'Allemagne de devenir l'émetteur de référence. Et qui reste-t-il pour tenir ce rôle ? La France.

Nous vivons une époque òu les pays d'Europe ne se font plus la guerre pour savoir qui est le plus fort.

En effet, les Français ont fait des efforts pour s'octroyer ce statut. La Banque de France a récemment créé un système d'adjudication public pour les obligations du gouvernement. Et la France s'est récemment assurée d'émettre un haut niveau de dette à court terme récemment.

Ceci permet de créer un marché très liquide, ce qui d'ailleurs est, de l'autre côté de l'Atlantique, le secret du succès du marché des obligations américaines.

La France prend la relève

Il n'y a pas si longtemps, les efforts français auraient pu paraître un peu chimériques. Mais maintenant, il semble que c'est un investissement remarquablement sage. Si l'Allemagne perd réellement sa note AAA, tout ce que la France a besoin de faire, c'est de préserver sa propre note pour devenir l'émetteur de référence européen.

Etant donné ces changements imminents, il est sûrement ironique que les agences de notation soient si impopulaires en France. Oui bien sûr, elles pourraient être en train de gâcher le sommeil des patrons français. Mais quand il s'agit de la puissance et du prestige français, les agences de notation pourraient bien être le meilleur ami de la France.


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